
Musique11 septembre 20267 min de lecture
Du mbalax à l’afrobeats : la scène musicale sénégalaise vue de Casamance
Le mbalax, le sabar qui parle, le rap qui retourne la fonction du griot, l’afrobeats et l’amapiano : une généalogie de ce qu’on écoute au Sénégal aujourd’hui, et ce que la Casamance y ajoute avec la kora mandingue et le bougarabou diola joué à mains nues.
Par Marc DOLLIE
Demandez à Dakar quelle musique on y danse, et la réponse tient en un mot : le mbalax. Posez la même question à quelqu’un qui sort le samedi soir, et la liste s’allonge : afrobeats, afro house, amapiano, rap en wolof. Les deux réponses sont justes en même temps. C’est ce qui rend la scène sénégalaise d’aujourd’hui intéressante à écouter : elle empile les couches sans en effacer aucune.
Vous ne trouverez ici aucun nom d’artiste, de groupe ou de producteur. La programmation de Full Moon Africa, la nuit de pleine lune portée par les Ambassadeurs de Casamance à Cap Skirring dont la première édition est prévue le mardi 24 novembre 2026, n’est pas arrêtée, et nous préférons décrire des courants plutôt que promettre des noms. Ce que vous trouverez, c’est une généalogie : d’où vient le mbalax, pourquoi un tambour sabar se lit comme une phrase, comment le rap a repris la fonction du griot en la retournant, ce que recouvre exactement le mot afrobeats, et pourquoi le sud du pays n’a pas la même histoire musicale que la capitale.
Le mbalax, la matrice de la musique de danse sénégalaise
Le mbalax est la musique de danse urbaine du Sénégal. Il naît à la fin des années 1960 et au début des années 1970, les sources divergent sur l’année exacte, de la rencontre entre les rythmes de sabar wolof et les musiques qui circulaient alors : la soul, le jazz, la salsa, la rumba congolaise, joués à la basse électrique, à la guitare et aux claviers.
Le geste fondateur n’a pas été d’ajouter un instrument, mais de changer de langue : chanter en wolof plutôt qu’en français. Tout le reste découle de là, y compris la place que cette musique occupe encore dans les fêtes de famille et les nuits de la capitale.
Le mot lui-même vient du vocabulaire des percussionnistes. Il désignait l’air d’accompagnement d’un instrumentiste au sein d’un ensemble, la partie qui soutient plutôt que celle qui mène. Un style entier a fini par porter le nom de sa fondation rythmique, ce qui dit assez où se trouve le centre de gravité de cette musique : dans les tambours.
Le sabar, un tambour qui parle
Le sabar est un tambour à peau de chèvre, une seule, dont le fût est sculpté dans le bois de dimb par les laobé, tendu par des chevilles et des cordes. Il se joue d’une main et d’une baguette, le galan, taillée dans le tamarinier. Ce partage entre la paume et le bois n’est pas un détail de facture : il donne au sabar sa frappe sèche et claquante, très éloignée du son rond d’un tambour joué à mains nues.
On ne joue pas un sabar, on en joue plusieurs. L’ensemble réunit des tambours nommés, chacun avec sa taille et son rôle : n’der, thiol, gorong, mbeng mbeng, toungoné, xiin. Et le mot sabar ne désigne pas seulement l’instrument : il désigne aussi la fête de quartier, le tànnibéer, où le public forme un cercle appelé le guew. Les danseurs y entrent un par un, tiennent quelques secondes, et ressortent. La piste n’est jamais pleine, elle est occupée à tour de rôle.
Cette musique se lit, au sens propre. Une étude publiée en 2021 dans la revue Frontiers in Communication, fondée sur 402 enregistrements et 5 454 paires syllabe-frappe collectées au Sénégal, décrit au moins neuf frappes nommées et montre que les phrases rythmiques appelées bàkk encodent des énoncés parlés en wolof. Un roulement de sabar peut donc être une phrase, adressée à quelqu’un de précis dans le cercle. Quand vous entendez la foule rire à un moment où rien n’a été dit, c’est probablement que quelque chose a été dit.
Des griots aux rappeurs : la même fonction, retournée
Avant les orchestres, la musique sénégalaise a ses dépositaires. Les griots, géwël en wolof, forment un groupe professionnel héréditaire : chanteurs de louange, musiciens, généalogistes. Ils sont présents aux baptêmes, aux mariages et aux funérailles, et ce sont eux qui chantent les lutteurs. Leur rôle n’est pas de distraire une assistance, il est de tenir la mémoire d’une famille et de la dire en public.
Le rap arrive au Sénégal dans les années 1980, à Dakar, et se diffuse par la banlieue, Guédiawaye, Pikine, Thiaroye, avant de gagner d’autres villes. On y rappe en wolof, en français et en anglais, souvent dans le même morceau. Les rappeurs se revendiquent volontiers griots modernes, en inversant la fonction : là où le géwël loue, eux critiquent, et publiquement. La forme change, la place sociale du porteur de parole tient.
Afrobeats, afro house, amapiano : les courants qui traversent les nuits
Le mot afrobeats, avec un s, est un terme parapluie. Il désigne les musiques populaires d’Afrique de l’Ouest et de sa diaspora apparues dans les années 2000 et 2010, entre le Nigeria, le Ghana et Londres. À ne pas confondre avec l’afrobeat sans s des années 1960 et 1970 : grands orchestres, longs solos, charge politique. Une lettre sépare deux époques et deux projets.
L’amapiano, lui, vient d’ailleurs. Né en Afrique du Sud vers 2012 dans les townships du Gauteng, Johannesburg et Pretoria se disputant le berceau, il s’est diffusé mondialement au début des années 2020. Son nom vient du zoulou et signifie « les pianos ». Sa signature s’entend en trois secondes : le log drum, une basse profonde et rebondissante, des shakers, un piano jazzy, et un tempo lent, autour de 110 à 120 battements par minute. Ses racines sont la house sud-africaine, le kwaito des années 1990, la deep house et la bacardi house de Pretoria, le tout fabriqué par des producteurs qui travaillaient depuis chez eux. Si le genre vous est nouveau, notre article consacré à l’amapiano entre dans le détail.
Ces courants ne sont pas une hypothèse pour une nuit sur la plage : le programme type de Full Moon Africa prévoit un DJ set vers 22 h 30, annoncé en afro house, amapiano et world beats. Sur la manière dont ces sons s’enchaînent au fil d’une soirée, de l’arrivée au petit matin, notre article sur la playlist d’une nuit de pleine lune propose une méthode plutôt qu’une liste de titres.
Au sud, une autre généalogie
Raconter la scène sénégalaise depuis Dakar donne une image incomplète. Le sud du pays a une autre histoire musicale. La kora y est présente : harpe-luth mandingue à 21 cordes montée sur une demi-calebasse recouverte de peau, dont les origines sont situées dans la fédération du Kaabu vers 1700, et dont le jeu était traditionnellement l’affaire des djeli. Le bougarabou, lui, est diola, et se joue à mains nues. Face au sabar wolof frappé à la baguette, la différence de geste s’entend dès la première mesure.
La démographie explique une partie du reste : le pays compte environ 41,3 % de Wolofs, 4,9 % de Mandingues et 3,7 % de Diolas, ce qui pèse sur le répertoire que l’on entend à Dakar et sur celui que le pays exporte. Cela ne fait pas pour autant de la Casamance une école musicale constituée : les sources documentent des peuples et des instruments, pas un style casamançais unifié. Pour entrer dans ces instruments, le bougarabou, l’ékonting à trois cordes, la flûte de bambou oyèr, notre article sur les instruments de la musique diola les prend un par un.
Six repères pour s’y retrouver
| Courant ou instrument | D’où il vient | Ce qu’on entend | À ne pas confondre avec |
|---|---|---|---|
| Mbalax | Sénégal, fin des années 1960 et début des années 1970 | Rythmes de sabar, basse électrique, guitare, claviers, chant en wolof | Le mot mbalax, qui désignait d’abord un air d’accompagnement |
| Sabar | Tradition wolof | Frappe sèche, une main et une baguette, ensemble de tambours nommés | Le bougarabou diola, joué à mains nues |
| Rap sénégalais | Dakar, années 1980, diffusion par la banlieue | Wolof, français et anglais ; la critique publique | Le griot de louange, dont il retourne la fonction |
| Afrobeats | Nigeria, Ghana et Londres, années 2000 et 2010 | Terme parapluie des musiques populaires ouest-africaines | L’afrobeat des années 1960 et 1970, orchestres et longs solos |
| Amapiano | Townships du Gauteng, Afrique du Sud, vers 2012 | Log drum, basse rebondissante, shakers, piano jazzy, 110 à 120 BPM | L’afro house, avec laquelle il partage les pistes |
| Kora | Tradition mandingue, fédération du Kaabu vers 1700 | Harpe-luth à 21 cordes sur une demi-calebasse | L’ékonting diola, luth à trois cordes |
Écouter avant de venir : ce que vous pouvez faire d’ici la pleine lune
Une nuit se prépare aussi par l’oreille. Quatre gestes simples, qui tiennent en une soirée d’écoute et qui changent ce que vous entendrez sur le sable.
- Apprendre l’hymne. « Sous la lune de Casamance » dure 2 min 51, à 125 battements par minute, chanté en duo par une voix masculine et une voix féminine avec des chœurs en réponse. La page qui lui est consacrée propose l’écoute, les paroles, le téléchargement et une version instrumentale pour chanter dessus.
- Comparer deux frappes. Un tambour joué d’une main et d’une baguette, puis un tambour joué à mains nues. Une fois que l’oreille a repéré la différence, elle ne la perd plus, et la géographie musicale du pays devient audible.
- Repérer le log drum. Cette basse qui rebondit sous le reste est le marqueur le plus simple de l’amapiano : elle vous permet de reconnaître le genre dès les premières mesures d’un morceau.
- Lire le déroulé d’une nuit. Le programme type va du village d’accueil au petit matin et indique à quel moment le son bascule des instruments vers les platines.
La première édition est prévue le mardi 24 novembre 2026 à Cap Skirring, portée par les Ambassadeurs de Casamance, puis six autres nuits suivent jusqu’au 20 mai 2027, dont le mercredi 23 décembre 2026 : les sept dates de la saison sont fixées sur les pleines lunes. L’ouverture est prévue vers 18 h et la soirée se termine progressivement autour de 5 h du matin ; les horaires du programme type restent indicatifs, et le lieu exact sera communiqué par l’organisation. L’entrée est gratuite : pas de billetterie, pas de paiement. En blanc, c’est la règle du lieu.
Full Moon Africa est une nuit. La Casamance est une destination. Pour préparer votre séjour en Casamance, VisitCasamance vous guide vers les professionnels du territoire.
