Culture15 septembre 20267 min de lecture
Bazin, manjak, taille basse : la mode sénégalaise et les tissus de Casamance
Bazin, wax, pagne manjak, grand boubou, ndoket, taille basse : d’où vient chaque étoffe, ce qui est vraiment casamançais et ce qui ne l’est pas, comment se fabrique une brillance à la main, et comment se compose une tenue blanche pour une nuit de pleine lune à Cap Skirring.
Par Marc DOLLIE
Au village artisanal de Ziguinchor, dans le quartier de Boucotte, un métier à tisser tient dans la largeur d’un couloir. Le tisserand est assis devant son ouvrage, il manipule deux longs bâtons qui lui tiennent lieu de pédales, et la bande d’étoffe qui sort de ses mains ne fait pas trente centimètres de large. Il en faudra plusieurs, cousues bord à bord, pour obtenir un pagne. C’est l’un des rares endroits où la mode sénégalaise se laisse regarder au ralenti, geste après geste, longtemps avant de finir sur une épaule un soir de cérémonie.
Cet article est d’abord un vocabulaire. Bazin, wax, manjak, boubou, ndoket, taille basse : ces mots circulent partout au Sénégal, se mélangent volontiers, et l’on prête souvent à la Casamance des étoffes qui viennent d’ailleurs. Nous remettons chacune à sa place, en disant d’où elle vient et ce qu’elle veut dire. Full Moon Africa, la nuit de pleine lune portée par les Ambassadeurs de Casamance à Cap Skirring, ouvre chacune de ses éditions par un village de créateurs puis par un défilé de mode : autant savoir nommer ce qui passe devant vous, et ce que vous portez vous-même. Vous ne trouverez ici ni nom de créateur, ni adresse d’atelier, ni prix.
Boubou, ndoket, taille basse : nommer ce que l’on porte
Le mot boubou vient du wolof mbubb. Dans l’usage courant, il désigne à peu près tout vêtement ample. Le grand boubou, lui, n’est pas une pièce mais un ensemble : une robe de cérémonie brodée, portée par-dessus un pantalon ample et un caftan, dans un tissu vivement teint. Il se porte aux occasions religieuses et cérémonielles, par les hommes comme par les femmes. Ce n’est pas un costume folklorique que l’on sort pour les visiteurs : c’est la tenue des grands jours.
Le vocabulaire féminin est plus précis encore, et il se joue sur les coupes. Le ndoket est une robe longue et ample. La marinière est une blouse ample à manches bouffantes. La taille basse est un haut ajusté, avec un volant sur la hanche et des manches bouffantes. Ces trois coupes se portent avec un pagne, et le pagne fait la moitié du travail.
Une remarque d’histoire, utile pour comprendre les photographies anciennes : jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, les boubous se portaient à la hanche ou au genou, sur trois pagnes superposés. Le grand boubou descendant à la cheville s’est imposé ensuite. Autrement dit, la silhouette que l’on tient aujourd’hui pour la plus traditionnelle est aussi la plus récente des deux.
Le manjak, le seul textile proprement casamançais
En Casamance, les spécialistes du tissage sont les Manjak, minoritaires dans la région et majoritaires en Guinée-Bissau. Ils travaillent sur un métier soudanais et en tirent des bandes étroites, trente centimètres en général, parfois vingt, parfois jusqu’à quatre-vingt-dix, qu’il faut ensuite coudre les unes aux autres pour former une pièce. Les meilleurs tisserands produisent trois à cinq mètres par jour. Le geste des deux longs bâtons maniés en guise de pédales est, lui, propre au Sénégal.
Les motifs étaient autrefois obtenus par la seule opposition de fils de coton blanc et de fils indigo. Les fils industriels multicolores dominent aujourd’hui, et le dessin s’est ouvert à d’autres couleurs sans changer de logique : la figure naît du tissage, pas d’une impression posée dessus. C’est ce qui distingue au premier coup d’œil un pagne manjak d’une étoffe imprimée, et c’est aussi ce qui explique le temps qu’il demande.
Le pagne manjak est un textile de cérémonie : funérailles, naissance, baptême, dot, mariage. Le savoir-faire se transmet de père en fils. Une pièce des années 1960 figure dans les collections du Metropolitan Museum, ce qui dit assez que l’on parle de patrimoine et pas de production touristique. Aux cérémonies où ces pagnes sortent, les percussions et les instruments diola ne sont jamais loin : le tissu et le rythme appartiennent au même calendrier. Si vous voulez savoir ce que l’on regarde sur un étal et ce qui signale une pièce faite à la main, notre article sur les savoir-faire casamançais entre dans le détail.
Le bazin : une matière importée, une brillance faite à la main
Le bazin est un damassé. Sa matière première, le plus souvent du coton, parfois de la soie ou de la laine, arrive écrue en Afrique de l’Ouest et se teint à la main sur place. La qualité supérieure porte un nom que tout le monde connaît : le bazin riche.
Sa brillance ne vient pas d’un apprêt industriel, et c’est le point que l’on ignore le plus souvent. Le tissu est teint, rincé, amidonné, puis battu au maillet de bois par des artisans spécialisés dans ce seul travail. Cette brillance est donc un temps de main, exactement comme la régularité d’un tissage. Avant le passage aux colorants chimiques dans les années 1990, le bazin se teignait à l’indigo naturel.
Le wax : une étoffe européenne devenue une langue africaine
Le wax est né d’un procédé mis au point aux Pays-Bas en 1854 pour imiter industriellement le batik javanais. Les étoffes ne trouvent pas leur marché en Indonésie ; elles sont en revanche bien reçues en Afrique de l’Ouest à partir des années 1880, où les motifs deviennent un véritable langage, avec leurs noms, leurs allusions et leurs messages. On a proposé d’expliquer ce passage par des soldats ouest-africains de l’armée coloniale néerlandaise ; ce n’est qu’une hypothèse, et nous la laissons au conditionnel.
Le wax n’est donc pas, à l’origine, un textile traditionnel africain : c’est un produit industriel européen que l’Afrique de l’Ouest a fait sien au point de le rendre méconnaissable à ceux qui l’avaient conçu. Le dire n’enlève rien à ce qu’il est devenu. Cela évite seulement de le confondre avec un tissage local, et de laisser croire que la Casamance en serait le berceau.
| Étoffe | D’où elle vient | Ce qui la signale | Quand elle se porte |
|---|---|---|---|
| Manjak | Tissée en Casamance et en Guinée-Bissau par les Manjak | Bandes étroites cousues bord à bord, motif né du tissage | Funérailles, naissance, baptême, dot, mariage |
| Bazin | Damassé importé écru, teint à la main en Afrique de l’Ouest | Brillance obtenue au maillet de bois, tenue rigide du tissu | Occasions religieuses et cérémonielles |
| Wax | Procédé industriel mis au point aux Pays-Bas en 1854 | Motif imprimé, franc et lisible, porteur d’un nom | Le quotidien comme la fête, selon le motif |
| Lin, coton, voile blancs | Matières neutres, coupées et cousues chez un tailleur | Se jugent au toucher : tenue du tissu, régularité du tissage | Les nuits de pleine lune, en blanc |
Une mode qui vit dans les ateliers de quartier
La mode sénégalaise ne se joue pas d’abord dans des maisons de couture. Le textile est la deuxième activité économique du pays derrière le commerce : les industries textiles représentent 11,3 % des 407 882 unités économiques recensées par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie en 2016, et 98,1 % de ces unités relèvent de la plus petite catégorie. La forme normale du métier, c’est donc l’atelier de quartier : une machine, un mètre ruban, un carnet de mesures et une clientèle qui revient.
Cela change la façon dont on s’habille. On ne cherche pas une taille, on donne ses mesures. On choisit un tissu, on décrit une coupe, on discute un col et une longueur de manche, et l’on repasse. Ce circuit court explique aussi pourquoi le vocabulaire des coupes est si précis : il faut bien nommer ce que l’on commande.
La vitrine institutionnelle existe par ailleurs. La Dakar Fashion Week se tient chaque année depuis 2002 et aime les lieux qui ne sont pas des salles : sa vingtième édition s’est tenue sur l’île de Gorée, et la vingt-troisième, en décembre 2025, a pris la forme d’un défilé sur des pirogues au large de Dakar. Une passerelle posée hors les murs n’est pas une idée neuve au Sénégal.
Composer votre tenue pour une nuit de pleine lune
À Full Moon Africa, en blanc, c’est la règle du lieu : chic, confortable, naturel, adapté à la plage. Formulée ainsi, cela ressemble à une consigne de couleur. C’est surtout une affaire de matière. Le lin tient du début de soirée jusqu’au bout de la nuit et ses plis font partie de son charme. Le coton se choisit un peu épais ou tissé serré, les cotons trop fins devenant transparents sous une lumière de scène. Le voile, lui, attrape le vent. Le détail des coupes et des matières blanches se lit à part.
Le blanc porté collectivement a un sens social documenté au Sénégal. La confrérie soufie des Layènes, fondée en 1884 et implantée à Yoff et Cambérène, fait porter à ses disciples des habits blancs, symbole de pureté et d’égalité devant Dieu ; lors de son rassemblement annuel, des dizaines de milliers de fidèles prient en blanc au bord de l’Atlantique, et le blanc y gomme les différences de classe. Cet exemple vaut pour ce qu’il est, pas comme une clé universelle : le sens du blanc varie fortement d’un groupe à l’autre. Ce que l’on peut en retenir pour une nuit de pleine lune tient en un mot : l’unité. Une foule habillée de la même couleur ne laisse plus voir qui vient d’où.
- Une matière avant une coupe : le lin, le coton un peu épais, le voile.
- Un pagne tissé ou une pièce blanche cousue sur place plutôt qu’un vêtement traversé par l’avion.
- Des chaussures que le sable ne punit pas, et de quoi couvrir les épaules quand la brise se lève.
- Une tenue qui supporte de danser, puisque la nuit dure.
Le déroulé donne le reste. Selon le programme type de la nuit, l’ouverture est prévue vers 18 h, le village de créateurs vers 18 h 30 et le défilé de mode vers 19 h : c’est le moment où les étoffes dont parle cet article passent devant tout le monde. Ces horaires sont indicatifs. La première édition est prévue le mardi 24 novembre 2026, et les sept nuits de la saison suivent le calendrier de la pleine lune. Il n’y a pas de billetterie, rien à payer : on vient, en blanc, et on participe. Le lieu exact sera communiqué par l’organisation.
Un pagne manjak, un bazin battu au maillet, une taille basse cousue à Ziguinchor : ce sont des heures de main que l’on porte sur soi, et une nuit de pleine lune est une bonne raison de les sortir. Pour préparer votre séjour en Casamance, VisitCasamance vous guide vers les professionnels du territoire. Full Moon Africa est une nuit. La Casamance est une destination.
